Navigation+

Paroles d’expatrié: Questions à Guy Delisle

Posté le 24 fév 2014 par dans Les Copains du Poussin, Préparation, Sur place | 1 commentaire

interview-guy-delisle

Lors de ce récent article, nous vous présentions une sélection des travaux du dessinateur Guy Delisle, et notamment ses albums relatant ses expatriations en famille -compagne et enfants inclus :-).
Aujourd’hui, alors qu’il vient de publier le second opus de son Guide du Mauvais Père, l’auteur de Chroniques de Jérusalem a accepté d’accorder à Poussin Voyageur un entretien exclusif où il revient sur son expérience de Papa à l’étranger.

 

Poussin Voyageur: Pour Chroniques Birmanes, tu t’es expatrié à Rangoun pendant un an avec un enfant de 2 ans, un choix qu’on imagine complexe. Y a-t-il eu beaucoup de discussions ou d’hésitations avant de s’engager dans cette aventure ?

Guy Delisle: Nous n’avons pas eu spécialement d’hésitations. Ma compagne souhaitait reprendre une mission (pour MSF, dont elle est administratrice [NDLR]) et le fait de partir dans un contexte de travail avec un logement déjà prévu, simplifiait les choses. Nos réticences portaient essentiellement sur le fait de se retrouver dans un endroit inconnu, mais nous n’avions pas d’inquiétude par rapport à notre fils. A cet âge, ils sont tellement près de nous qu’il suffit d’apporter quelques jouets et DVD, et surtout d’être présent pour calmer leurs éventuelles inquiétudes.

 

Tu étais donc dans la position classique du conjoint d’expatrié. Comment est-ce que ça s’est passé par rapport à ton travail de dessinateur ?

Chroniques Birmanes - © 2007 Delcourt

Chroniques Birmanes – © 2007 Delcourt

J’avais déjà une expérience similaire en Éthiopie, où nous avions passé un an dans le même cadre, mais sans enfants à l’époque. Ç’avait été une année où j’avais pu me consacrer plus que jamais à mon travail. Internet n’était pas aussi répandu que maintenant et cette isolation m’avait aidé à me consacrer à l’album Pyongyang que j’ai entièrement dessiné là-bas.
En Birmanie, la donne était déjà différente car je partageais mon temps entre mon fiston et mon travail. Au début, je l’ai vécu comme une contrainte, mais une fois les habitudes prises, j’étais plutôt content de passer beaucoup de temps avec lui tout en travaillant. Tout s’est fait assez graduellement: Lors de Chroniques de Jérusalem, j’avais encore l’image de cette expérience birmane, sauf qu’avec deux enfants, ça laissait encore moins de temps pour le travail… En fin de compte, à chaque expatriation avec ma compagne, mon temps de travail était de plus en plus réduit, au profit de mon temps passé avec les enfants.

 

Et comment gardiez-vous le contact avec la famille, en particulier à Rangoun lors de ce premier grand voyage avec un enfant ?

Ça se passait essentiellement par téléphone. Ça semble un peu décalé mais en 2005 en Birmanie, le net passait par des modem 56K donc on communiquait façon web 1.0, à savoir essentiellement en texte, sans photos. Je ne parle même pas de vidéos ou de Skype qui n’étaient pas aussi généralisés qu’aujourd’hui.

 

A cette époque, ton fils Louis était en phase d’acquisition du langage. Est-ce que le fait d’être dans un environnement majoritairement non francophone a influé sur son apprentissage ?

Il a parlé assez rapidement – vers 1 an et demi il utilisait déjà des mots assez compliqués – donc il a continué à parler français avec nous, mais le fait que sa nanny soit kachine (ethnie située au nord de la Birmanie) lui a aussi permis d’apprendre des premiers mots dans cette langue: l’assiette, le parapluie. C’était à la fois mignon comme tout, et gratifiant de notre point de vue, pas tant pour l’aspect linguistique que pour l’ouverture vers d’autres cultures.

 

Chroniques Birmanes - © 2007 Delcourt

Chroniques Birmanes – © 2007 Delcourt

Pour Chroniques de Jérusalem, l’enjeu pour lui était différent puisqu’il était en Grande Section de maternelle. Sachant qu’il avait déjà une première expérience à l’étranger, comment a-t-il accueilli ce nouveau voyage ?

En fait, il ne se rendait pas vraiment compte de ce que représentait un voyage d’une année. A cet âge-là, 5 ans, ils ont une notion du temps encore assez flexible donc c’était un peu comme de grandes vacances. Le fait que je sois présent et qu’il ait un environnement avec ses jouets, c’était une façon pour lui de retrouver sa maison, avec juste un changement de décor.
Il a dû parfois trouver ça un peu long, notamment parce qu’il a aussi dû apprendre l’anglais, mais il ne s’est jamais plaint ni n’a demandé à rentrer, à notre grand soulagement, car j’ai vu d’autres enfants dans la même situation qui n’ont pas vécu l’expatriation aussi bien.

Chroniques de Jerusalem - extrait

Chroniques de Jérusalem – © 2011 Delcourt

Pourquoi a-t-il dû apprendre l’anglais ?

C’est lui qui l’a demandé. Avant l’installation, on a visité une école française et un collège anglais (qui enseignait aussi aux maternelles) et quand il a vu les équipements de jeux de ce dernier, il a absolument voulu y aller. On lui a expliqué qu’il lui faudrait apprendre l’anglais mais il a persisté, n’ayant bien sûr pas complètement conscience de ce que ça impliquait.
Il a donc suivi des cours d’anglais sur place, ce qui est toujours une bonne chose, et ça s’est bien passé: il a passé les 6 premiers mois à absorber les bases du langage sans parler, puis après les vacances de Noël il a commencé à s’exprimer, en tous cas suffisamment pour jouer avec ses copains.
Ceci étant, il était déjà à l’aise avec le langage. Pour sa sœur qui avait acquis la motricité avant la parole, ça aurait peut-être été plus compliqué de faire ce type de choix.

 

Dans les deux Chroniques, on voit que les enfants permettent d’établir plus facilement un lien avec les gens. Est-ce que ça a été une aide pour établir des relations durables ?

Chroniques Birmanes - © 2007 Delcourt

Chroniques Birmanes – © 2007 Delcourt

C’est vrai que ça ouvre des portes, pour peu qu’on le souhaite. Les voisins connaissaient Louis et ça m’a permis de faire connaissance avec eux et de discuter. En Birmanie, ils raffolent vraiment des enfants étrangers, sans doute pour le côté exotique qu’on peut connaître dans le sens inverse quand on voit des bébés asiatiques. Par contre, c’était quand même délicat car à l’époque il leur était interdit de parler aux étrangers, avec même le risque d’être dénoncés.
A Jérusalem, par contre c’est comme ça que j’ai rencontré mon voisin danois qui était dans la même situation que moi et avec qui j’ai tissé des liens plus durables. Donc oui, c’est agréable mais ça peut être à double tranchant: je me souviens notamment, lorsque je travaillais en Chine pour les studios d’animation, d’avoir rencontré un père dont le jeune fils était tout le temps sollicité par les gens du coin, qui l’approchaient, lui touchaient les cheveux… et ce dernier finissait par le vivre mal. Au bout d’un temps, il demandait presque tous les jours de reprendre l’avion pour rentrer. J’ai beaucoup pensé à cette histoire avant le départ pour Jérusalem, et j’ai surmonté cette appréhension en sachant que je serais près d’eux pour les aider à ne pas être trop déboussolés.

Ceci étant, les enfants sont un sésame même au quotidien: quand je me balade avec ma fille il m’arrive d’entamer la conversation avec des inconnus que je recroise ensuite et avec qui je peux discuter. Tout seul, je n’oserais sans doute pas, alors qu’avec une poussette, ça aide. Il n’y a rien de plus inoffensif qu’un papa qui balade sa fille !

 

Et durant ces séjours, est-ce qu’il y a eu des moments de ras-le-bol de votre côté ?

Oui, particulièrement le premier mois à Jérusalem. Il y avait toute une logistique assez compliquée à mettre en place pour la scolarisation des enfants dans des cursus européens, ce qui demandait énormément d’énergie. On est passés par des moments où on se demandait ce qu’on était venus faire là. Au final, je remarque qu’il y a toujours une période au début où l’on constate juste l’écart entre ce qu’on imaginait et ce qu’on trouve. Ensuite, au bout du premier mois, on finit par dépasser cette phase: on trouve ses repères, on rentre dans des circuits, on arrive enfin à voir à quoi va ressembler l’année à venir et on commence à composer plus sereinement avec ce qu’on a.

 

Maintenant que les enfants ont grandi avec cette expérience, est-ce qu’ils seraient prêts à rempiler ?

Dans l’immédiat, probablement pas. Le grand a 9 ans et il s’est fait son petit cercle de potes, qu’il n’a pas envie de quitter. A cet âge-là, on a envie de construire quelque chose de stable, c’est plus fort que quand on a 4 ans où tout change tout le temps, on absorbe plein de choses, et où, au final, le changement de paysage n’a pas une incidence aussi importante.

 

Ce n’est pas une frustration pour vous, leurs parents, de peut-être renoncer un temps à bouger ?

Non car pour nous, ce n’est plus à l’ordre du jour de se déplacer. L’humanitaire est un milieu qui a besoin de renouvellement et de sang neuf, et puis il y a la contrainte de voyager avec très peu d’affaires. Il y a finalement assez peu de gens de MSF qui ont fait ça.
De notre côté, on a la satisfaction d’en avoir profité quand les âges des enfants le permettaient, car sur la fin, ça devenait plus compliqué. Si on doit s’y replonger un jour, ce sera lorsque les enfants seront plus grands.

 

Fort de ton expérience dans ces destinations peu communes, quels conseils logistiques donnerais-tu à des parents qui sont tentés par une expatriation avec des enfants en bas âge ?

Ça paraît tout simple, mais c’est vraiment le fait d’amener quelques-uns de leurs DVD préférés pour les regarder en famille. Tout d’abord parce que c’est très peu encombrant (toujours la contrainte « sac à dos » dans l’humanitaire), et puis c’est stabilisant pour eux de retrouver ce genre de repère familial. Et bien sûr, ça facilite énormément les chose lorsqu’un des deux parents puisse rester avec eux – ce qui est presque toujours le cas, dans ces situations – pour les accompagner et les rassurer face à un changement d’environnement.

 

Tu viens de publier le second tome du Guide du Mauvais Père, où tu te mets en scène dans des saynètes humoristiques avec tes enfants. D’autres projets, comme une suite des (més)aventures de Louis ?

Ce n’est pas encore arrêté mais c’est un projet que j’envisage, avec bien sûr sa petite sœur qui ferait désormais partie de l’histoire.

(Propos recueillis par Fred, pour Poussin Voyageur)

Vous souhaitez connaître l’actualité de Guy Delisle et en savoir plus sur son univers ?

Rendez-vous sur son site officiel.

Et pour vous mettre en appétit, une petite galerie d’extraits choisis:

Rendez-vous sur Hellocoton !

A propos de l'auteur :

Voyageur désorganisé, sa consommation de café dépasse le budget du ministère de la Défense. Comme il ne sait pas dire non (contrairement à sa fille de deux ans qui maitrise bien cet art), il passe son temps à faire un peu de tout et ça l'amuse ! Ne dites pas à sa mère qu'il écrit des articles sur un blog, elle le croit revendeur en trench-coats pour caniches nains.

a écrit 23 articles sur Poussin Voyageur.